CNN Global Perspectives à Bangkok
Au-delà du musée : pourquoi la culture se rapproche de nos lieux de vie
Lors de CNN Global Perspectives, Marisa Chearavanont et Kulapat Yantrasast expliquent pourquoi les musées jouent pleinement leur rôle lorsqu’ils favorisent le bien-être, les rencontres et l’accueil de tous.

Le musée se rapproche de nous. Il n’est plus seulement ce monument silencieux, perché sur une colline, que l’on visite occasionnellement en l’admirant à distance. Il devient un voisin : une porte ouverte gratuitement sur une rue de Bangkok, un atelier où les visiteurs observent un artiste au travail, ou encore une forêt dans laquelle se perdre constitue précisément l’objectif.
Lors de CNN Global Perspectives, organisé à Bangkok le mercredi 14 octobre, deux des personnalités les plus influentes de la scène culturelle thaïlandaise ont défendu l’importance de cette évolution dans un monde de plus en plus façonné par les machines et les écrans.
Intitulée « Au-delà du musée : construire autrement », la session était animée par Hanako Montgomery, journaliste de CNN. Elle réunissait Marisa Chearavanont, fondatrice de Khao Yai Art Forest et de Bangkok Kunsthalle, et Kulapat Yantrasast, fondateur, directeur général et directeur artistique de l’agence d’architecture WHY Architecture.
Hanako Montgomery, qui avait visité Dib Bangkok, le musée que Kulapat a aménagé dans un ancien entrepôt métallique des années 1980, a posé une question en apparence simple : à quoi sert un musée, au-delà du fait d’abriter des œuvres d’art ?
La culture nourrit l’esprit
Pour Kulapat Yantrasast, la réponse commence par une mise en garde concernant la technologie.
« Nous craignons que les machines deviennent aussi intelligentes que nous Mais l’apprentissage automatique ne fait qu’apprendre ce que nous avons déjà appris. Et si nous ne créons pas de nouvelles leçons, de nouveaux souvenirs, de nouvelles histoires, nous ne pourrons jamais aller plus loin. »
La culture, selon lui, est précisément ce qui permet aux êtres humains de créer ces souvenirs.
« La culture n’est pas un luxe. La culture est une nourriture pour le cerveau. »
Il a expliqué que les systèmes d’intelligence artificielle apprennent les uns des autres grâce à un vaste réseau, tandis que les êtres humains, eux, continuent de chercher à se rencontrer et à se comprendre.
Sans empathie entre les cultures, a-t-il averti, les individus ne peuvent véritablement établir de liens. À ses yeux, les musées sont des lieux où l’on se rassemble « pour réfléchir collectivement à notre avenir », et non de simples espaces consacrés à l’observation d’objets fabriqués par les générations passées.
Il a inscrit le musée dans une « infrastructure culturelle » plus vaste, qui, selon lui, connaît un essor important à Bangkok. Cette infrastructure comprend notamment les projets de Marisa Chearavanont, auxquels il attribue le mérite d’avoir « redonné une âme à la culture ».
Reprenant l’image du « tabouret à trois pieds », employée plus tôt dans la journée par Richard Quest, journaliste de CNN, pour décrire l’économie mondiale, Kulapat y a ajouté une dimension supplémentaire.
« Ma question est la suivante : où se trouve l’assise ? L’assise, c’est en réalité le foyer, c’est-à-dire la culture, cet endroit où nous nous installons. »
Il a également souligné que les musées ne devaient pas être considérés indépendamment de l’art urbain, de la musique, du design et de la mode.
Se perdre pour mieux se retrouver
Marisa Chearavanont a présenté ses institutions comme des lieux de ressourcement, de dialogue et d’expérimentation, animés par la gratitude et la volonté de contribuer à la société.
À Khao Yai Art Forest, a-t-elle expliqué, les visiteurs sont volontairement laissés sans carte et sans signalétique abondante.
Certains s’en plaignent, reconnaît-elle, mais cette absence de repères est délibérée.
« Dans une société numérique hyperconnectée, nous disposons de tous nos sens, que nous utilisions autrefois pour survivre », a-t-elle déclaré.
La forêt offre ainsi « une pause », un espace où les visiteurs peuvent « se perdre », réveiller leurs sens et retrouver le plaisir d’écouter le chant des oiseaux et le bruit des cigales.
Hanako Montgomery, qui a reconnu ne jamais quitter son domicile sans son téléphone, a observé que renouer avec la société et les autres pourrait d’abord nécessiter de prendre ses distances avec le monde numérique.
L’art à destination des habitants du quartier
Marisa a précisé que l’entrée de Bangkok Kunsthalle était gratuite. L’institution occupe une ancienne imprimerie de manuels scolaires, abandonnée et gravement endommagée par un incendie en 2002.
Les murs brûlés et les structures métalliques ont été conservés dans leur état d’origine. Ils rappellent que la vie traverse des phases de « naissance, croissance, épanouissement et déclin », et qu’il est essentiel de rester humble.
Selon elle, cette humilité contribue précisément à rendre le lieu accueillant.
Des habitants chinois âgés du quartier sont venus assister à la projection d’un film tourné à une dizaine de mètres du bâtiment, accompagnés de leurs amis. Une exposition de 46 « objets vernaculaires » a également été constituée à partir des objets de fortune utilisés par les riverains pour empêcher le stationnement sur leurs places : chaises cassées et pneus crevés, notamment.
« Personne n’était intimidé à l’idée d’entrer, parce que nous faisons preuve de beaucoup d’humilité », a-t-elle expliqué.
Une autre exposition invitait directement les visiteurs à participer à une œuvre collective. Inspirée de Mend Piece, une création de Yoko Ono datant de 1966, l’installation de Bangkok Kunsthalle mettait à disposition 19 longues tables blanches sur lesquelles étaient disposés des morceaux de céramique brisée, de la ficelle, de la colle et du ruban adhésif. Les habitants et les visiteurs pouvaient réparer les objets et les transformer librement.
Le succès de l’exposition a conduit les organisateurs à prolonger sa durée.
Marisa a évoqué une atmosphère méditative, seulement ponctuée par le tintement de la porcelaine. Elle estime que cette expérience a peut-être permis de faire émerger « plusieurs artistes pour l’avenir ».
Raconter sa propre histoire
Hanako Montgomery a fait remarquer que nombre des grands musées de New York et de Londres conservent des objets provenant de territoires tels que l’Inde, parfois acquis dans le contexte de la domination coloniale. Elle a demandé ce qui se produit lorsque les pays choisissent de raconter eux-mêmes leur histoire.
Kulapat Yantrasast a établi une distinction entre le fait de « raconter une histoire » (storytelling) et celui de « vendre une histoire » (story selling). Selon lui, les musées des pays anciennement colonisés accordent une place croissante à la première démarche.
Il a indiqué travailler avec le gouvernement indien à la conception d’un musée national qui, selon lui, devrait devenir le plus grand du monde.
Il a présenté ce projet comme un exercice de « construction d’une vision positive », susceptible de contribuer à une forme de réconciliation nationale, en réunissant dans un même lieu la diversité de l’Inde. Il a qualifié cette approche de « conception muséale postcoloniale ».
Il s’est également souvenu d’une visite au Louvre, à l’âge de sept ans, à laquelle il avait été contraint de participer et qu’il avait détestée « chaque minute ».
Pourtant, cette expérience lui avait laissé un enseignement durable : partout dans le monde, d’autres peuples créaient eux aussi des œuvres d’art. Derrière chaque sculpture, il y a des êtres humains qui « cherchent la beauté et tentent de trouver un sens qui perdure au-delà de leur propre existence ».
Du sushi au pad thaï : une créativité ouverte sur le monde
Interrogés sur leurs espoirs pour la prochaine génération d’artistes thaïlandais, les deux intervenants ont exprimé leur fierté.
Kulapat Yantrasast a affirmé que les Thaïlandais comptaient parmi « les peuples les plus créatifs de la planète ». Il a salué l’événement organisé par CNN, qui permet de mettre en lumière les talents thaïlandais et de leur donner la confiance nécessaire pour rivaliser sur la scène internationale.
Selon lui, la culture évolue « du sushi au pad thaï » : elle passe d’un modèle dans lequel une création est imposée d’en haut par un seul concepteur à une approche fondée sur le mélange d’ingrédients, d’influences et de sensibilités.
Il a rappelé que la Thaïlande n’avait jamais été colonisée et qu’elle avait toujours su absorber des influences extérieures pour les transformer en quelque chose d’unique.
« Les créateurs thaïlandais détiennent la clé pour comprendre comment la diversité peut coexister dans un monde uni », a-t-il déclaré.
Marisa Chearavanont, qui devait présenter des artistes thaïlandais émergents lors d’une exposition dans le sud de la France plus tard dans la semaine, les a encouragés à « être profondément thaïlandais », en s’appuyant sur l’ouverture d’esprit, la souplesse, l’hospitalité et la spiritualité de leur culture.
Hanako Montgomery, qui est elle-même à moitié japonaise, a plaisanté en indiquant qu’elle aussi faisait partie de l’équipe « pad thaï ».
Le musée, une maison commune pour la curiosité et le partage
La discussion s’est achevée sur un message clair : les musées ont une importance fondamentale, non pas uniquement en tant que lieux de conservation de trésors artistiques, mais comme espaces partagés où peuvent s’épanouir la curiosité, l’empathie et la mémoire collective.
Plus ils se rapprochent des habitants et de leur quotidien, plus ils remplissent pleinement leur mission.
Au-delà de l’architecture et des collections, cette conception de la culture invite à repenser la place de l’art dans la société : un art accessible, vivant et participatif, capable de créer du lien entre les générations, les communautés et les cultures.
FAQ – CNN Global Perspectives à Bangkok : musées, culture et créativité en Thaïlande
Qu’est-ce que CNN Global Perspectives à Bangkok ?
CNN Global Perspectives est un événement international consacré aux idées, aux évolutions économiques et aux enjeux culturels contemporains. Son édition asiatique du 14 octobre à Bangkok a réuni des personnalités issues de différents secteurs afin d’échanger sur les transformations du monde, notamment la place de la culture dans les sociétés modernes.
Quel était le thème de la conférence « Building Beyond the Museum » ?
Intitulée « Au-delà du musée : construire autrement », cette conférence a exploré le rôle des musées dans la société contemporaine. Les intervenants ont défendu une conception du musée comme un lieu ouvert, accessible et participatif, favorisant les rencontres, la créativité, le bien-être et le dialogue entre les cultures.
Qui sont Marisa Chearavanont et Kulapat Yantrasast ?
Marisa Chearavanont est la fondatrice de Khao Yai Art Forest et de Bangkok Kunsthalle, deux projets culturels en Thaïlande. Kulapat Yantrasast est un architecte, fondateur et directeur artistique de l’agence WHY Architecture. Tous deux défendent une approche de la culture qui dépasse la simple conservation des œuvres pour privilégier l’expérience humaine et les échanges.
Pourquoi la culture est-elle considérée comme essentielle à l’ère de l’intelligence artificielle ?
Selon les intervenants, la culture permet de créer de nouveaux souvenirs, de transmettre des expériences et de développer l’empathie. Dans un monde dominé par les technologies numériques, les musées et les espaces artistiques peuvent favoriser la réflexion, les relations humaines et la compréhension des différences culturelles.
Qu’est-ce que Khao Yai Art Forest en Thaïlande ?
Khao Yai Art Forest est un projet associant art contemporain, environnement naturel et expérience sensorielle. Le lieu invite les visiteurs à ralentir, à observer leur environnement et à redécouvrir les sons et les sensations de la forêt. Il illustre une approche culturelle qui associe création artistique, nature et ressourcement.
Qu’est-ce que Bangkok Kunsthalle ?
Bangkok Kunsthalle est un espace consacré à l’art contemporain installé dans une ancienne imprimerie de Bangkok, endommagée par un incendie en 2002. Le projet conserve les traces du passé industriel du bâtiment et privilégie une approche accessible de la culture, avec des expositions et des initiatives favorisant la participation des habitants.
Pourquoi Bangkok Kunsthalle privilégie-t-elle l’accès gratuit et la participation du public ?
L’objectif est de rendre l’art accessible au plus grand nombre, sans intimidation ni barrières sociales. Les expositions participatives permettent aux visiteurs de contribuer directement aux œuvres et de faire du musée un lieu de rencontre, d’expérimentation et de création collective.
Comment la Thaïlande valorise-t-elle sa propre identité culturelle ?
La Thaïlande associe ses traditions, sa gastronomie, son artisanat, ses arts contemporains et son hospitalité à des influences internationales. Cette capacité à intégrer des inspirations extérieures tout en préservant une identité singulière contribue à renforcer son attractivité culturelle et touristique.
Quel lien existe-t-il entre la culture et le tourisme en Thaïlande ?
La culture enrichit l’expérience des voyageurs au-delà des plages et des paysages. Les musées, les festivals, l’architecture, la gastronomie, les traditions et les initiatives artistiques permettent de mieux comprendre l’histoire et la société thaïlandaises. Ils contribuent également à diversifier les expériences proposées aux visiteurs.
Où découvrir la culture thaïlandaise pendant un séjour à Bangkok ?
Bangkok permet de découvrir une grande diversité de lieux culturels, entre temples historiques, quartiers traditionnels, musées, galeries d’art et espaces créatifs contemporains. Chinatown-Yaowarat et Talat Noi, par exemple, permettent d’explorer des quartiers marqués par l’histoire, les échanges commerciaux et les transformations urbaines de la capitale.
Peut-on associer découverte culturelle et séjour dans les îles du golfe de Thaïlande ?
Oui. Un voyage peut combiner quelques jours à Bangkok avec un séjour à Koh Samui, Koh Phangan ou Koh Tao. Cette formule permet d’alterner patrimoine, vie urbaine, gastronomie, plages et nature tropicale. Les extensions continentales sud : Khanom et Sichon Bay, apportent une vraie valeur ajoutée culturelle : c’est la Thaïlande méridionale, dans toute sa richesse, avec la proximité de Nakhon Si Thammarat, haut-lieu culturel de la Thailande du sud, avec son fameux Wat Phra Mahatat, temple millénaire.


