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Quand le tourisme durable devient une affaire de bon sens

Krabi cherche une autre voie

Il y a une chose que l’on comprend assez vite lorsqu’on connaît un peu le sud de la Thaïlande : les plus beaux endroits sont rarement ceux où l’on a envie de rester avec une foule de touristes autour de soi. Krabi est un bon exemple.

La province possède tout ce qui a fait le succès touristique de la Thaïlande : une mer chaude, des plages, des îles, des falaises calcaires spectaculaires, des bateaux à longue queue, des villages de pêcheurs et cette lumière particulière qui donne parfois aux paysages de la côte d’Andaman des allures de décor de cinéma.

On comprend donc facilement pourquoi les visiteurs viennent. Mais Krabi connaît aussi le revers de ce succès. Certains sites sont devenus très fréquentés, les bateaux se multiplient, les excursions s’enchaînent et, à certains moments de l’année, la frontière entre découverte d’un lieu et simple consommation touristique devient assez mince.

C’est dans ce contexte que la Tourism Authority of Thailand, la TAT, a lancé le Krabi Prototype.

Le nom est un peu administratif. L’idée, elle, est beaucoup plus intéressante. Krabi sert de terrain d’expérience pour essayer de trouver un meilleur équilibre entre tourisme, environnement et vie locale. Et, surtout, pour vérifier si l’on peut continuer à accueillir des touristes sans finir par abîmer précisément les paysages qui les ont fait venir.

Le problème des destinations qui ont trop bien réussi

Il y a une forme de paradoxe dans le tourisme. Une destination rêve d’être connue. Puis elle devient connue. Puis elle doit apprendre à gérer le succès que cette notoriété lui apporte. Krabi en est là.

Ses paysages ne sont plus à présenter. Les photographies de Railay, des îles Phi Phi ou des grandes falaises calcaires ont fait le tour du monde depuis longtemps. Le problème n’est donc pas de savoir comment vendre Krabi. Le problème est de savoir comment continuer à la vendre dans dix, vingt ou trente ans. C’est une question que connaissent désormais beaucoup de grandes destinations touristiques. Et elle devient particulièrement importante en Thaïlande, où certaines plages et certains espaces naturels ont déjà connu des périodes de très forte fréquentation.La réponse de la TAT n’est pas de dire aux touristes de ne plus venir.Elle consiste plutôt à essayer de changer leur manière de découvrir le territoire.

Une excursion n’est pas forcément intéressante parce qu’elle dure deux heures

C’est peut-être ici que le Krabi Prototype devient réellement intéressant.

Pendant longtemps, une partie du tourisme balnéaire s’est organisée autour d’une logique assez simple : transporter les visiteurs d’un endroit à l’autre, leur montrer les principaux sites, prendre quelques photos et revenir à l’hôtel.Cela fonctionne, mais cela ne raconte pas grand-chose d’un pays.À Krabi, certaines initiatives cherchent aujourd’hui à ralentir le mouvement.

Dans des villages comme Laem Sak ou Ko Klang, le visiteur peut passer du temps avec des habitants, découvrir la pêche, la cuisine, l’artisanat ou simplement observer une vie locale qui n’a pas été organisée spécialement pour les touristes. Ce n’est pas spectaculaire, et c’est justement ce qui peut rendre l’expérience intéressante. Un village de pêcheurs n’a pas besoin d’inventer une attraction pour être intéressant. Il suffit parfois de prendre le temps de comprendre comment les gens y vivent.Pour quelqu’un qui voyage depuis plusieurs jours en Thaïlande, cette parenthèse peut être beaucoup plus agréable qu’une nouvelle excursion chronométrée.

Le tourisme durable commence aussi par une question très terre à terre

Il existe beaucoup de grands discours sur le tourisme responsable.Mais il y a une question beaucoup plus simple : où va l’argent du touriste ?

Lorsqu’un groupe arrive dans un village, prend quelques photographies puis repart dans un bateau appartenant à une entreprise extérieure, la population locale ne bénéficie pas forcément beaucoup de cette visite.La situation est différente lorsque les habitants organisent eux-mêmes une partie de l’accueil. Ils peuvent proposer une sortie, préparer un repas, vendre leur production, faire découvrir leur artisanat ou accompagner les visiteurs.

Ce n’est pas révolutionnaire, mais cela change la répartition des revenus.Et c’est l’une des raisons pour lesquelles le rôle des communautés est aussi important dans le Krabi Prototype.

Le tourisme durable n’est donc pas uniquement une histoire de plastique supprimé dans une chambre d’hôtel ou de panneau demandant aux clients de réutiliser leur serviette. C’est aussi une question de développement local.

Khlong Thom : une autre idée du bien-être

Prenons les sources chaudes de Khlong Thom. Le site a été distingué en 2023 par Green Destinations, dans le cadre de sa sélection des Top 100 Stories.

Mais au-delà des labels, il suffit de regarder ce que le lieu propose : de l’eau chaude naturelle, une forêt autour, un environnement paisible. Pas besoin de construire un immense centre de bien-être pour comprendre l’intérêt du lieu.Cette approche correspond assez bien à l’évolution actuelle du tourisme.

La TAT parle de « Healing is the New Luxury » : L’expression peut sembler très marketing, mais elle traduit une évolution réelle des attentes d’une partie des voyageurs.Le luxe, ce n’est plus forcément une chambre immense avec une baignoire en marbre.

Cela peut être beaucoup plus simple : ne pas entendre la circulation, avoir quelques heures devant soi, se baigner dans une eau chaude au milieu de la végétation, marcher sans avoir à regarder sa montre, ou simplement être dans un endroit où personne ne vous demande d’acheter quelque chose, ce genre de luxe-là devient assez précieux.

La mangrove n’a rien d’une attraction touristique classique

Les mangroves de Krabi sont un autre exemple : à première vue, ce n’est pas forcément le paysage qui fait rêver un vacancier qui vient en Thaïlande pour la première fois. Il n’y a pas de plage de sable blanc, pas de cocotiers alignés, pas de coucher de soleil à photographier toutes les cinq minutes, et pourtant, une balade en kayak dans la mangrove peut être l’un des bons souvenirs d’un séjour.

À Ban Thung Yee Peng, des habitants accompagnent les visiteurs et expliquent cet environnement : on avance lentement entre les palétuviers, on entend beaucoup plus les oiseaux et l’eau que les moteurs, et surtout, on comprend progressivement que cette forêt n’est pas un simple décor.Elle protège le littoral, abrite une multitude d’espèces et participe à l’équilibre écologique de la côte. Ce qui était au départ une simple promenade devient alors une manière de comprendre le territoire.

Sous l’eau, le problème est encore plus évident

La même réflexion vaut pour les récifs coralliens, un touriste qui fait du snorkeling voit généralement une belle eau transparente, quelques poissons et des coraux. Un professionnel de la conservation voit autre chose : un écosystème fragile qui peut être dégradé par la fréquentation, la pollution, certaines pratiques nautiques ou simplement par le changement climatique. Dans le secteur de Ko Ngai, certaines initiatives permettent aux visiteurs de découvrir des programmes consacrés au suivi des récifs et à la restauration des coraux.

Il ne faut évidemment pas transformer cela en attraction supplémentaire : c’est même l’inverse, le principe consiste à faire comprendre pourquoi il faut parfois laisser un endroit tranquille.C’est probablement l’une des grandes difficultés du tourisme durable : expliquer qu’un lieu peut avoir davantage de valeur lorsqu’on accepte de ne pas tout y faire.

Et puis il y a les bateaux

Impossible de parler de Krabi sans parler des bateaux : ils font partie du paysage.Les fameux long-tail boats sont presque indissociables de l’image de la région.Mais derrière la photographie sympathique se trouve une réalité beaucoup moins romantique : carburant, bruit, émissions, déchets, mouillage et fréquentation des zones marines sensibles.La question n’est donc pas de supprimer les bateaux,ce serait impossible, et d’ailleurs pas souhaitable, les îles et certaines plages ne sont accessibles que par la mer. Le sujet est plutôt de savoir combien de bateaux, où, quand et dans quelles conditions.

C’est une question de gestion beaucoup plus que de communication. Et c’est probablement là que se jouera une partie de l’avenir touristique de Krabi.

Railay ne va pas devenir une île déserte

Il faut également éviter de raconter une histoire trop parfaite : le Krabi Prototype ne va pas transformer Railay en sanctuaire inaccessible.

Les visiteurs continueront d’y aller, les grimpeurs continueront à venir pour les falaises, les bateaux continueront à transporter des touristes, les hôtels continueront à accueillir des clients, et les restaurants continueront à servir des repas.

Le développement durable ne consiste pas à mettre une destination sous cloche : il consiste à essayer de faire fonctionner son économie touristique sans épuiser ses ressources, car une destination sans touristes n’est pas forcément une destination durable. Elle peut simplement être une destination qui ne fonctionne plus économiquement. Le véritable exercice consiste à trouver un équilibre.

Le tourisme n’est pas seulement une question d’environnement

C’est également pour cela que l’expérience de Krabi mérite d’être observée. On parle beaucoup de protection des océans, de réduction des déchets ou de préservation des mangroves, mais il y a aussi la vie des habitants : un village touristique peut-il conserver son identité ? Les jeunes peuvent-ils trouver du travail sur place ? Les activités traditionnelles peuvent-elles continuer à exister ? Les revenus du tourisme restent-ils suffisamment dans la communauté ? Ce sont des questions moins photogéniques qu’une plage tropicale, elles sont pourtant essentielles, car si le tourisme transforme complètement le territoire qu’il est venu découvrir, il finit par perdre une partie de ce qui faisait son intérêt.

Krabi comme laboratoire pour le reste de la Thaïlande

C’est probablement la raison pour laquelle la TAT s’intéresse autant à cette expérience.Krabi n’est pas seulement une destination : elle peut servir de laboratoire.

En septembre 2025, Krabi et Bangkok ont accueilli le Global Meaningful Travel Summit, organisé avec Tourism Cares. Des professionnels internationaux du voyage ont notamment découvert plusieurs initiatives locales. L’idée du « meaningful travel », le voyage qui a du sens, n’est évidemment pas nouvelle, mais elle prend une importance particulière dans une destination comme la Thaïlande. Le pays possède déjà une clientèle touristique considérable. La question des prochaines années sera moins de savoir comment faire connaître la Thaïlande que de savoir comment faire évoluer l’expérience proposée aux visiteurs.

Et pour les voyageurs français ?

Pour un Français qui connaît déjà la Thaïlande, Krabi peut justement devenir intéressante pour cette raison. On peut évidemment y passer quelques jours sur une plage et profiter de la mer, mais on peut aussi prendre le temps de découvrir ce qu’il y a derrière les paysages que l’on voit habituellement sur les brochures : Un village, une mangrove, une source chaude, un marché, une cuisine locale, une sortie en bateau avec quelques personnes plutôt qu’un groupe entier. Ce sont parfois ces petits moments qui donnent finalement le plus de personnalité à un voyage, et cela correspond assez bien à l’évolution de la clientèle française : après plusieurs voyages en Thaïlande, beaucoup de voyageurs cherchent moins à « faire » le pays qu’à mieux le connaître.

Le danger serait de transformer le tourisme durable en produit marketing

Il y a néanmoins une chose dont Krabi devra se méfier : le mot « durable » est devenu tellement présent dans le tourisme qu’il peut finir par ne plus vouloir dire grand-chose.

Un hôtel, une excursion, un restaurant  peuvent être durable, tout comme le voyage entier. Mais la réalité se vérifie sur le terrain. Combien de personnes participent à l’excursion ? Quel moyen de transport utilise-t-on ? Que deviennent les déchets ? Qui organise réellement l’activité ? Qui en reçoit les revenus ? Quel est l’impact sur le site ? Ces questions sont finalement beaucoup plus importantes que le logo apposé sur une brochure. C’est pourquoi le Krabi Prototype devra être jugé sur ses résultats dans le temps et non sur la beauté de son concept.

Le nouveau luxe pourrait être beaucoup plus simple

C’est peut-être ce qui rend cette initiative intéressante. Le tourisme thaïlandais n’a pas besoin de devenir plus compliqué. Il peut simplement devenir plus attentif. : attentif aux paysages, attentif aux habitants, attentif aux saisons, attentif à la fréquentation, attentif aussi aux attentes des voyageurs.

Le concept « Healing is the New Luxury » résume finalement assez bien cette évolution.

Après des années de tourisme où l’on cherchait parfois à faire toujours plus, toujours plus vite, le luxe pourrait être de faire moins : Moins de déplacements inutiles, moins de lieux visités en quelques heures, moins de groupes gigantesques, mais davantage de temps, davantage de rencontres, davantage de nature et de liberté. À Krabi, cette idée est encore en construction. Il serait prématuré de dire que le pari est gagné.

Mais le sujet mérite d’être suivi. Parce que la question posée par Krabi concerne finalement toute la Thaïlande : comment continuer à accueillir le monde sans perdre ce qui donne envie au monde de venir ? C’est probablement l’une des grandes questions touristiques des prochaines années. Et, pour une fois, la réponse ne se trouve peut-être pas dans la construction d’un nouvel hôtel ou dans l’ouverture d’une nouvelle attraction : elle pourrait être beaucoup plus simple, apprendre à mieux regarder ce qui existe déjà.

FAQ – Krabi Prototype

Qu’est-ce que le Krabi Prototype ?
Le Krabi Prototype est une démarche de la Tourism Authority of Thailand qui utilise la province de Krabi comme territoire d’expérimentation pour développer des pratiques touristiques associant environnement, communautés locales, bien-être et activité économique.

Krabi est-elle une destination de tourisme durable ?
Krabi reste une destination touristique majeure, avec des zones très fréquentées. Le Krabi Prototype cherche justement à améliorer certaines pratiques et à développer des formes de tourisme ayant un impact mieux maîtrisé.

Que peut-on découvrir autrement à Krabi ?
Les villages de Laem Sak et Ko Klang, les mangroves, les sources chaudes de Khlong Thom ou certaines initiatives de conservation marine permettent de découvrir une facette moins classique de la province.

Que signifie « Healing is the New Luxury » ?
La TAT utilise cette expression pour présenter une conception du luxe davantage associée au bien-être, à la nature, au calme et à la capacité de se ressourcer.

Le tourisme durable est-il réservé aux voyageurs fortunés ?
Non. Une expérience locale, une balade en mangrove ou une découverte d’un village ne nécessitent pas nécessairement un budget important. La question porte davantage sur la manière de voyager que sur le prix du voyage.

Quel est l’intérêt du Krabi Prototype pour la Thaïlande ?
Krabi sert de territoire d’expérimentation. Certaines pratiques développées ou testées dans la province pourraient ensuite être adaptées à d’autres régions touristiques du pays.

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